Portrait #5

Cusiccoyllor Espinoza

Portrait #5

Conversations Montréal | Lyon — BIKINI

Text accompanying Cent trente-trois
Installation by Guillaume Adjutor Provost
Curators—Marthe Carrier and Chloé Grondeau

  • Exposition
© Guillaume Adjutor Provost — Partial view of exhibition Cent-trente-trois — Photo : Simon Feydieu

Cusiccoyllor Espinoza is an artist originally from Peru, currently living in Montréal. She holds a Master's degree in Visual Arts. In her spare time, she writes. Her research focuses on the notion of creative sterility as a necessary onset for creation. Inspired by the mule's endurance and sterility, she offers a neo-verb: muling, to explore and echo various narrative and visual forms. These are punctuated by simple and repetitive instances and gestures.

CENT TRENTE-TROIS—GUILLAUME ADJUTOR PROVOST

GALERIE BIKINI  
To put it in a nutshell, Bikini project is: an exhibition space (small, very small), one or two artworks (monokini or bikini), a critical or literary text. The exhibition is presented to the public on the occasion of an opening and by appointment. However due the gallery having a window space (large, very large) The works are visible from the street.

CONVERSATIONS MONTRÉAL | LYON

THE ARTISTS – THE VENUES
Philippe Allard – La Factatory
Jean-Pierre Aubé Tator
Thomas Bégin – Tator
Julie Favreau – La BF15
Isabelle Guimond – Néon
Noémi McComber – Néon
Tricia Middleton – Néon
Guillaume Adjutor Provost – Bikini

IN RESIDENCY
Philippe Allard – La Factatory – du 15 mars au 4 avril 2018
Thomas Bégin – La Factatory – 
du 8 mars au 31 mars 2018
Julie Favreau – Moly Sabata – du 28 février au 31 mars 2018
Tricia Middleton – Néon – du 22 mars au 4 avril 2018

Conversations. Montréal |  Lyon was made possible thanks to the Canada Arts Council, the Conseil des arts et des lettres du Québec, the Conseil des arts de Montréal and the ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec / Fonds Émérillon de coopération franco-québécoise and the l'Institut français / Ville de Lyon.

6 avril 2018 au 26 mai 2018

Portrait #5

Encore hier et toujours aujourd’hui, tu désires réaliser cette idée à laquelle tu songes depuis longtemps et qui continue à vieillir en toi.
Tu penses au temps et cela t’épuise.

Pourquoi être rempli de tant d’inconstance et d’inconsistance? Tu te le demandes encore aujourd’hui.
Tu es habité d’une rage molle. Progressivement tu rougis au seul fait de la sentir. À minuit tu auras quarante-sept ans. Ce matin un colis t’a été remis : une petite boîte soigneusement emballée que tu reçois tous les mardis. Tu lis scrupuleusement ton nom et ton adresse, cela te rassure.
Tu marches avec la boîte entre les mains jusqu'à ton bureau. Tu ouvres un tiroir et y trouves un x-acto. Tu découpes le ruban adhésif de la boîte. Ta main s’y introduit et en sort une masse enveloppée dans du papier bulle. Tu la déballes, c'est un enregistreur.
Tu te tiens debout et coi. Tu penches la tête sur le côté, tu la redresses en faisant un mouvement circulaire et la laisse aussitôt tomber en avant jusqu'à ce que tu sentes son poids. Tandis que ta main tient fortement l'objet, tu reprends ton pas, regagnes une autre pièce et poses l'enregistreur sur le coin d'une table basse. La lumière de la pièce tourne au gris graduellement, la lumière de dehors se diffuse jusqu'à cette ligne droite et fictive qu’on appelle horizon. Ton regard se fige sur une tache de lumière informe au plafond, qui scintille et finit par s'éteindre. Incapable de prononcer un mot, tu bâilles.
Tu voudrais te préparer du café, mais cela reste un souhait. Tu tires une chaise et t'assois en regardant l'écran du cadran. Tes yeux fixent les numéros. Il est maintenant dix-huit heures, tu appuies sur la touche play de l'enregistreur, huit secondes s'écoulent et ça grésille. Se suivent différents bruits de frottement. Tu fermes les yeux et imagines ton expéditeur assis, le dos bien droit. Tu tends l'oreille pour mieux distinguer les bruits qui s'entremêlent. Alors, tu discernes une voiture qui passe, sa respiration, des frottements de vêtements, une autre voiture qui passe, des pas qui s'éloignent, quelque chose qui se ferme, des pas qui s'approchent, encore des frottements de vêtements, un long soupir, une autre voiture qui passe, un bruit de gorge et enfin une voix.
Mais le bruit d'un marteau, qui résonne au loin, te pousse à interrompre l'enregistrement. Tu te lèves et regardes dehors. La lumière pâlit. Ta vitre frémit. Il y a du vent. Une mince fumée sort d’une cigarette qui se consume dans un cendrier posé sur le rebord de la fenêtre du voisin. Tu te rassois et diriges ton regard sur la table. Tu appuies tes yeux de tous tes doigts, tu les frottes. Ta vue s'est embrouillée un moment et redevient nette très rapidement. Tu te demandes pourquoi tant de poussière sur ta table, tu penses que quand tu dors la poussière se dépose davantage. Un air suave pénètre dans la pièce. Tu cherches quelque chose des yeux en pensant à autre chose. Tu te caresses le front en poussant un bâillement plus prolongé que le premier. Tu entends quelqu'un monter les escaliers en respirant très fort. Tu regardes l'heure, il est bientôt dix-neuf heures. Une légère brûlure au bas du dos te fait lever de ta chaise. Tu voudrais courir, ou du moins envoyer tes pieds se promener. Souvent tu désires pouvoir détacher de ton corps ta tête, tes jambes et tes bras, car tu gères avec difficulté cet ensemble.
À présent tu baignes dans le noir et tu te laisses guider par un petit point lumineux pour allumer la lampe. Ta brûlure s'est estompée, tu n'as plus besoin de sortir. Tu regagnes à nouveau ta chaise et regardes l'enregistreur.
Tu cherches encore des yeux et cette fois tu trouves ce que tu cherchais. Tu te mets debout pour le prendre, tu lèves les bras, tu l'as et tu te rassois. Tu essayes de trouver une bonne posture en ayant l'objet entre tes mains. Il est maintenant vingt heures dix. Tu prends l'enregistreur, et cette fois tu appuis sur la touche rec. Tu entends une voiture qui passe, tu te lèves pour fermer la fenêtre et les rideaux, tu vois une autre voiture qui passe. Tu regagnes ta place, environ six secondes se sont écoulées, tu dresses ton dos bien droit, tu lâches un long souffle suivi d'un bruit de gorge, et puis tu dévores des yeux les mots en lisant d’une voix saccadée. Une fois ta voix affaiblie tu arrêtes l'enregistrement.
Une douce rêverie s’en suit. Interrompue rapidement par l’ombre de demain.
Demain mercredi, tu prépareras ton colis en écrivant avec soin ton adresse.
Vers l’après-midi, tu iras à la poste, brûlé par le désir d’écrire, mais pour aujourd’hui encore, tu t’adonnes au plaisir de la lecture.

—CUSICCOYLLOR ESPINOZA