Naviguer en eaux troubles

BRENDAN FLANAGAN — JEANETTE JOHNS — DAVID MARTINEAU LACHANCE — ÉLISE PROVENCHER

Naviguer en eaux troubles

eXcentrer

COMMISSAIRES —  MARTHE CARRIER, STÉPHANIE CHABOT, EMMANUELLE CHOQUETTE ET ÉMILIE GRANJON 
en collaboration avec la Galerie d'art Desjardins de Drummondville

  • Exposition
Photo : Eliane Excoffier

À PROPOS DU PROJET
eXcentrer
 est une année de programmation spéciale présentée à la Galerie d’art Desjardins de Drummondville et commissariée par les directrices des quatre centres d’artistes du Belgo : Marthe Carrier (Galerie B-312), Stéphanie Chabot (Centre des arts actuels Skol), Emmanuelle Choquette (Arprim art imprimé) et Émilie Granjon (CIRCA art actuel). Ensemble, elles ont mis en dialogue des œuvres de leur programmation respective pour développer une programmation généreuse et accessible qui présente un large éventail de médiums et de démarches artistiques. Marquant le début d’une nouvelle orientation pour la Galerie d’art Desjardins, cette programmation sera lancée lors d’un évènement festif et se poursuivra à travers quatre expositions collectives. 

LES ARTISTES
Brendan Flanagan
Jeanette Johns
David Martineau Lachance
Élise Provencher

17 janvier 2020 au 8 mars 2020

Lorsque l’étrange frappe à la porte du familier, il crée un inconfort perceptif et psychologique. S’immisçant de manière subtile, pour ne pas dire sournoise, il provoque des malaises ou des peurs. Ce qui habituellement nous rassure – gestes et images du quotidien – devient dérangeant au point de conduire à de grands questionnements sur l’autre, l’ailleurs, l’au-delà. Alors le symbolique se conjugue au pluriel donnant la parole au mythologique, au surnaturel, à l’allégorique ou au poétique.—Faire du quotidien un théâtre mystérieux, c’est ce que propose David Martineau Lachance en troublant et testant les limites de l’« acceptable ». Le frisson est garanti dans Boucles ! L’installation se compose de quatre vidéos multicanaux, chacune donnant accès à quatre situations qui réfèrent à des peurs présentes dans la mythologie contemporaine. Dans l’un des canaux, l’apparition inquiétante de points lumineux en mouvement dans un ciel auroral nous renvoie aux grandes questions de l’humanité. Sommes-nous seuls dans l’univers ? Cette interrogation s’accompagne généralement d’une sueur froide que la dérision, l’humour ou le sarcasme tentent de dissimuler. L’angoisse prend le dessus lorsque, dans un autre canal, une scie électrique descend lentement vers un avant-bras en train de se débattre. Ailleurs, l’esthétique des films d’horreur se trouve mise à mal tandis qu’un personnage masqué boit tranquillement un cocktail, assis sur le rebord d’un canapé. L’humour l’emporterait-il sur la peur?—Chez Élise Provencher, l’humour dialogue avec le monstrueux, laissant planer un sentiment paradoxal. L’artiste puise dans la mythologie, le folklore et l’héritage religieux une inspiration féconde lui permettant de questionner la nature humaine. Ceci donne corps à des figures généralement grotesques, parfois obscènes, souvent teintées d’humour noir. Les œuvres composites de l’artiste sont le fruijavascript:void(0);t d’une représentation atypique. Entre attraction et répulsion se dessine une tension figurative qui opère une reconnaissance inquiète. Tandis que des corps informes donnent l’impression de naître de l’argile tel le Golem (La Balade des gens heureux), d’autres formes cette fois-ci hybrides ne peuvent nous empêcher de penser à Cerbères (Gardians) ou à L’hydre de Lerne (Mean Girls). L’évocation est évidente, mais l’identification jamais automatique. C’est que l’artiste réinvestit ces références, conscientes ou non, dans une mythologie personnelle. Certains en quête de réponses pourront convoquer le savoir encyclopédique et livresque des mythes et des histoires fantastiques, d’autres laisseront libre cours à leur imaginaire pour construire de nouvelles narrations.—L’étrangeté figurative qualifiée par l’inhabituel, le bizarre et le monstrueux s’exprime également dans le travail de Brendan Flanagan, qui puise davantage dans le spectral et le cabinet de curiosités des voies d’exploration singulières du monde virtuel et de la manière dont il affecte notre façon de percevoir et comprendre le monde. En passant de l’univers numérique à l’univers matériel, des fluctuations s’opèrent : des nouvelles données et du matériel sont créés, d’autres sont perdus ou modifiés. Afin de représenter ces transformations, l’artiste s’approprie l’esthétique numérique et lui donne corps, tentant de saisir le point de chevauchement entre virtualité et réalité. Son motif de prédilection ? La trame de fond du numérique, le wireless ou encore le maillage qui structurent les images de synthèse. C’est d’ailleurs ce que l’on observe dans Rope inspiré de la technique du photogramme que l’artiste exploite ici en peinture. Symbolisant le réseau, cette trame évoque les relations humaines, mais aussi les connexions. C’est aussi pourquoi il établit des relations formelles entre ses œuvres et crée des narrations qui débordent les cadres de ses peintures ou de ses sculptures, comme on peut le voir dans Bric-a-Brac 1, Bric-a-Brac 2 et Mud.—Le vertige de l’immensité du numérique trouve dans l’univers cosmique des résonnances que les récits populaires aiment couvrir d’une couche d’étrangeté. La pratique de Jeanette Johns repose sur l’observation et l’exercice du regard, avec une acuité particulière envers la transcription et la représentation bidimensionnelle de l’espace. Il plane sur les planètes et les astres, sur l’univers, sa représentation et son fonctionnement, une aura mythique et mystérieuse que l’artiste met en intrigue par des enjeux de perception optique. Dans Earth in Darkness, Earth in Light, c’est exactement la même image qui est utilisée. Mais en la plaçant sur un fond noir, puis sur un fond blanc, elle semble différente; les contrastes de gris sont perçus autrement. La valeur de vérité accordée aux jeux d’optique dans la représentation de la Terre serait-elle symptomatique d’un besoin de comprendre et de voir le monde dans sa matérialité ? C’est assurément ce que propose l’artiste dans Sun Shadow, Day Arc. Cette série, conçue grâce au procédé du cyanotype, offre une représentation matérielle du temps qui passe.—Parcourir l’exposition peut nous aider à décoder ce qui nous dépasse et à avoir une vision renouvelée du monde qui échappe à la logique et la raison. Ainsi, les artistes se réapproprient un bassin symbolique collectif pour mieux l’investir d’une esthétique personnelle.