Aller au contenu principal

Philippe Allard à Tunis | Carnet de voyage #2

RÉSIDENCES CROISÉES MONTRÉAL + TUNIS

Mohamed Ben Soltane et Marthe Carrier
Commissaires

Carnet de résidence
au
to
Image
© Toutes les images sont des photographies de Philippe Allard.
au
to

TUNISIE – Pays aux contrastes grandissants
Carnet de voyage #2, résidence en mouvance

Sur la nouvelle autoroute de Tunis à Gabès vers le sud, les oliviers diminuent et les degrés Celsius augmentent.

J’arrive au désert.
On n’arrive jamais vraiment au vrai désert à moins de s’y écraser en plein milieu, d’un coup, comme Saint-Exupéry.

Je suis entouré de plastique. Il y en a partout. L’État n’a pas les moyens ou ne les prend pas pour le récolter, pour sensibiliser. C’est triste que ces paysages fous que l’on retrouve dans les films ainsi que plus du tiers des 80 millions oliviers du pays deviennent des supports à sacs de plastique. Ça fait un moment que je n’y avais pas pensé. J’ai travaillé là-dessus à plusieurs reprises il y a 7 ans, 10 ans, 12 ans. J’ai milité sur la crise des matières résiduelles au Québec et sur le phénomène grandissant mondial de l’eau embouteillée. C’est délicat d’en parler ici et j’estime tellement le travail des barbechas* qui portent leur tonne de bouteilles d’eau sur leur dos que je me retiens.

Mais avec la réduction de la civilisation vers le sud et le désert vient également une réduction de la présence du plastique. L’humain est vraiment un parasite.

Chaleur, sable si fin et vieilles Peugeots 403 ressuscitées vingt fois. Pour survivre ici dans leurs troglodytes, les peuples du Maghreb sont devenus des magiciens. Ils font tous les métiers et sont tous artisans.

Les 4x4 remplis de touristes partent à l’année vers la porte du désert de Ksar Ghilane, pour le meilleur et pour le pire. Il faut cocher la case « marcher dans le désert une fois dans sa vie ». Je suis chanceux.

Je l’ai fait il y a vingt-cinq ans et je veux cocher de nouveau la case. Mes 45 minutes à dos de dromadaire, animal à la suspension phénoménale, me confirment que j’ai fait le bon choix. Tu penses à ton film préféré dans lequel il y a des scènes de désert. Genre Dune. Et t’y voici. Là, chaque pas en demande deux parce que ça cale. Le sable est presque rose et il n’y a plus rien qui pousse. Tu auras un des plus beaux couchers de soleil de ta vie.

Djerba, Matmata (illumination de James Turrell dans un troglodyte?**), Tamerza, la grande oasis du désert de Ksar Ghilane, ancien fort romain de Tisavar au désert (mais est-ce vraiment romain ?), Chenini, Tataouine, Djerba.

Sous leur djellaba, les Berbères qui nous accueillent ont plusieurs peaux. Il ne reste officiellement plus de peuple nomade depuis que le pays oblige les enfants à la scolarisation. Mais les descendants bédouins (Arabes) et amazighs (Berbères) sont les meilleurs guides. Dans l’ordre chronologique connu, les gènes des peuples du sud tunisien sont un mélange berbère (Kabyle), phénicien, romain ou byzantin, arabe, ottoman.

Grand lac de sel de Chott el-Jérid. Tozeur, Nefta, chute de Chebika, Tamerza. 
Et les canyons de Midès (oasis de montagne) à la frontière de l’Algérie. Moment spirituel, comme aux ruines de Dougga sous la pluie, oui c’est encore possible.

Je devrais faire un projet concret. Habituellement, en résidence, je fais un projet concret. J’ai plein d’idées saugrenues qui me traversent l’esprit parce que je passe trop de temps à traverser le pays.

IDÉES SAUGRENUES

Idée saugrenue #146
Je vais reproduire un Machmoum, ce petit bouquet de fleurs de jasmin traditionnel, mais en verre soufflé ! J’ai vu un moule de bouteille d’eau à l’atelier de verre. Chaque fleur sera une bouteille d’eau molle et écrasée en verre soufflé. Facile ! Le four ne sera pas assez chaud, je ne pourrai pas emprunter le moule.

Idée saugrenue #147
Il y a tellement de sacs de plastique partout. Je vais en prendre une centaine et je vais décorer un olivier. Comme un arbre de Noël, mais sans l’hiver. Par contre sur l’autoroute, j’ai vu un olivier qui en avait DÉJÀ 150, alors j’ai juste pris une photo.

Idée saugrenue #148
Bon, je vais plutôt prendre une photo des 150 sacs avec l’arbre, ensuite je vais tous les ramasser et je vais reprendre une photo de l’olivier libéré. Mais la police s’arrête et me demande ce que mon auto fait là dangereusement arrêtée sur l’accotement, alors que les autres roulent à 150 km/h juste à côté (histoire vraie, projet abandonné).

Idée saugrenue #149
Un jour, les arbres vont pousser au centre de tous les estis de pneus de char de la planète et finir par s’étrangler. Je pourrais faire l’intervention d’en planter dans des pneus et vieillir en espérant qu’ils seront assez forts un jour pour les déchirer… Mais en achetant un rosier pour Raoudha chez le fleuriste, j’ai vu l’œuvre déjà réalisée (histoire vraie) (photo #35).

Idée saugrenue #150
Je vais faire une mosaïque dans un sandwich de plexi avec les centaines de morceaux de tuiles imprimés trouvés sur les plages. Chaque fragment sera identifié par sa provenance derrière le plexi. Je me demande ce qu’en penserait Habib ?

Idée saugrenue #151
Sur l’immense lac de sel blanc, je vais faire un jour un dôme tronqué de 120 pieds de diamètre de pneus noirs. Avec une structure géodésique digne de Buckminster Fuller. Les gens vont être attirés par le contraste et pourront se joindre aux ombres portées par les centaines de pneus. Ce sera ma Spiral Jetty à moi. Un grand dôme aux cent noms.

Et apprivoiser le vide de l’univers.

Je vais essayer de garder le désert et son grand calme en moi le plus longtemps possible, on verra ce que ça va donner. Je remonte le pays par l’ouest. Une autre panoplie de villes et de villages, tellement d’autres paysages qu’il y en aurait assez pour remplir au moins dix livres de photos de table à café.

Je reviens à Tunis, je retourne à Gabès.
Gabès Cinéma Fen. Plein de films touchants et troublants (Khartoum, Mimosas, Yunan, Bread of life, The girl chewing gum, etc.).

Je présente Accumulations sous les palmiers, le film que Mériol Lehmann a fait avec moi qui le regardais faire. C’est aride mais nécessaire. Un long plan séquence qui balaie 30 ans d’objets hétéroclites entreposés sur fond sonore anxiogène. Notre grande maladie de société du trouble d’accumulation compulsive se transforme chez certains en syllogomanie, aux limites de la santé mentale et affectant aussi notre santé publique.

Les gens me posent des questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Je les quitte avec ma citation préférée de Gandhi : « Vivons simplement afin que d’autres puissent simplement vivre ». Ils ont l’air satisfaits.

Je vous souhaite sincèrement de visiter ce magnifique pays une fois dans votre vie, avec ou sans désert. Et non, ce n’est pas l’agence de tourisme de Tunisie qui me le fait dire.

Je reviens à Tunis dans la nuit en me disant : « Faudrait bien que je fasse un vrai voyage dans le désert un jour… ».


* En Tunisie, on appelle les barbechas les personnes qui collectent (non formellement) les déchets. Une traduction littérale du mot serait fouilleurs. Ils récupèrent le carton mais surtout les bouteilles de plastique afin de les revendre. Ils jouent un rôle clé, bien que marginalisé, dans l’économie circulaire.
** Je me demande vraiment si James Turrell a eu une illumination ici…Et tant qu’à y être, il doit en avoir eu une aussi sous l’oculus du Panthéon de Rome !